Le balcon
Les fleurs du mal (1861)
Charles BAUDELAIRE (1821-1867)

    Mère des souvenirs, maîtresse des maîtresses, 
    Ô toi, tous mes plaisirs ! Ô toi, tous mes devoirs ! 
    Tu te rappelleras la beauté des caresses, 
    La douceur du foyer et le charme des soirs, 
    Mère des souvenirs, maîtresse des maîtresses ! 
    
    Les soirs illuminés par l'ardeur du charbon, 
    Et les soirs au balcon, voilés de vapeurs roses. 
    Que ton sein m'était doux ! Que ton cœur m'était bon ! 
    Nous avons dit souvent d'impérissables choses 
    Les soirs illuminés par l'ardeur du charbon. 
    
    Que les soleils sont beaux dans les chaudes soirées ! 
    Que l'espace est profond ! Que le cœur est puissant ! 
    En me penchant vers toi, reine des adorées, 
    Je croyais respirer le parfum de ton sang. 
    Que les soleils sont beaux dans les chaudes soirées ! 
    
    La nuit s'épaississait ainsi qu'une cloison, 
    Et mes yeux dans le noir devinaient tes prunelles, 
    Et je buvais ton souffle, ô douceur ! Ô poison ! 
    Et tes pieds s'endormaient dans mes mains fraternelles. 
    La nuit s'épaississait ainsi qu'une cloison. 
    
    Je sais l'art d'évoquer les minutes heureuses, 
    Et revis mon passé blotti dans tes genoux. 
    Car à quoi bon chercher tes beautés langoureuses 
    Ailleurs qu'en ton cher corps et qu'en ton cœur si doux ? 
    Je sais l'art d'évoquer les minutes heureuses ! 
    
    Ces serments, ces parfums, ces baisers infinis, 
    Renaîtront-ils d'un gouffre interdit à nos sondes, 
    Comme montent au ciel les soleils rajeunis 
    Après s'être lavés au fond des mers profondes ? 
    - Ô serments ! Ô parfums ! Ô baisers infinis !



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Le balcon est un extrait du livre "Les fleurs du mal (1861)" - CLE