L'Argent — Extrait
L'Argent (1891)
Émile ZOLA (1840-1902)

[...] Il avait trouvé un sou parmi les papiers de sa table, il le tenait en l’air, entre deux doigts, comme la victime désignée.
– L’argent ! s’écria Saccard, supprimer l’argent ! la bonne folie !
– Nous supprimerons l’argent monnayé... Songez donc que la monnaie métallique n’a aucune place, aucune raison d’être, dans l’État collectiviste. À titre de rémunération, nous le remplaçons par nos bons de travail ; et, si vous le considérez comme mesure de la valeur, nous en avons une autre qui nous en tient parfaitement lieu, celle que nous obtenons en établissant la moyenne des journées de besogne, dans nos chantiers... Il faut le détruire, cet argent qui masque et favorise l’exploitation du travailleur, qui permet de le voler, en réduisant son salaire à la plus petite somme dont il a besoin, pour ne pas mourir de faim. N’est-ce pas épouvantable, cette possession de l’argent qui accumule les fortunes privées, barre le chemin à la féconde circulation, fait des royautés scandaleuses, maîtresses souveraines du marché financier et de la production sociale ? Toutes nos crises, toute notre anarchie vient de là... Il faut tuer, tuer l’argent !
Mais Saccard se fâchait. Plus d’argent, plus d’or, plus de ces astres luisants, qui avaient éclairé sa vie ! Toujours la richesse s’était matérialisée pour lui dans cet éblouissement de la monnaie neuve, pleuvant comme une averse de printemps, au travers du soleil, tombant en grêle sur la terre qu’elle couvrait, des tas d’argent, des tas d’or, qu’on remuait à la pelle, pour le plaisir de leur éclat et de leur musique. Et l’on supprimait cette gaieté, cette raison de se battre et de vivre ! [...]



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L'Argent — Extrait est un extrait du livre "L'Argent (1891)" - CLE