Ma vie d'enfant — Extrait
Ma vie d'enfant (1914)
Maxime GORKI (1868-1936)

I.

Près de la fenêtre, dans une petite pièce presque obscure, mon père, tout de blanc vêtu et extraordinairement long, est couché sur le sol. Les doigts de ses pieds nus, animés d’un mouvement bizarre, s’écartent l’un de l’autre spasmodiquement, tandis que les phalanges caressantes de ses mains posées avec résignation sur sa poitrine restent obstinément contractées. Le regard joyeux de ses yeux clairs s’est éteint ; le visage si bon d’ordinaire apparaît morne et la saillie de ses dents entre les mâchoires distendues emplit mon cœur d’un vague effroi. En jupe rouge, à demi vêtue, ma mère s’est agenouillée près de lui et, au moyen d’un petit peigne noir dont j’aime à me servir pour scier les écorces des pastèques, elle partage les longs et souples cheveux de mon père qui lui retombent obstinément sur le front. Sans arrêt, d’une voix pâteuse et rauque, elle parle, et de ses yeux gris boursouflés de grosses larmes s’égouttent comme des glaçons qui fondraient. Grand’mère me tient par la main ; c’est une femme au corps grassouillet, surmonté d’une grosse tête aux yeux énormes sous lesquels bourgeonne un nez comique et mou. Toute sa personne apparaît noire, flasque et étonnamment intéressante. Elle pleure aussi, accompagnant d’une harmonie particulière et vraiment agréable les sanglots de ma mère. Secouée de frissons, elle me tire et me pousse vers mon père, mais je résiste et me cache derrière elle, car je suis gêné et j’ai peur. Jamais jusqu’à ce jour je n’avais vu pleurer les grandes personnes, et je ne parvenais pas à comprendre les paroles que me répétait ma grand’mère : — Dis adieu à ton père, tu ne le reverras plus jamais, il est mort, le pauvre cher homme ; il est mort trop tôt ; ce n’était pas son heure… Je venais de quitter le lit où une grave maladie m’avait retenu. Je cherchai à fixer mes souvenirs. Oui, durant les jours passés dans ma chambre, mon père, je me le rappelai fort bien, m’avait tenu compagnie, me soignant et me distrayant et puis, tout à coup, il avait disparu et la grand’mère, une personne étrangère, était venue le remplacer. — D’où sors-tu ? lui demandai-je. Cette personne répondit : — D’en haut, de Nijni ; et puis, je ne suis pas sortie, je suis arrivée ! On ne sort pas de l’eau, on va en bateau. Ces propos me semblaient bizarres, peu clairs et invraisemblables. Au-dessus de nous vivaient des Persans barbus au teint coloré, tandis que le sous-sol était occupé par un vieux Kalmouk tout jaune, qui vendait des peaux de moutons. Et l’eau, que venait-elle faire dans cette affaire ? Cette femme embrouillait tout ; mais ce qu’elle disait était drôle. Elle parlait d’une voix douce, gaie et chantan Caché derrière une malle, dans un recoin obscur, je regardai ma mère se tordre sur le sol, gémissante et grinçant des dents, cependant que grand’mère, agenouillée près d’elle, psalmodiait d’une voix caressante et joyeuse : — Au nom du Père et du Fils… Prends courage, Varioucha… Sainte Mère de Dieu ! Priez pour nous… J’avais peur ; les deux femmes se traînaient sur le plancher avec des plaintes et des soupirs ; parfois elles effleuraient le corps immobile et glacé de mon père dont la bouche entr’ouverte avait l’air de ricaner. Longtemps elles restèrent ainsi ; à plusieurs reprises ma mère essaya bien de se lever, mais elle retombait bientôt ; grand’mère, sans que je susse pourquoi, s’échappa de la pièce, roulant à la façon d’une grosse boule noire et molle ; puis, dans l’obscurité, un cri d’enfant retentit. — Je te rends grâces, Seigneur ! C’est un garçon ! s’exclama l’aïeule qui rentrait. Et elle alluma une chandelle. Je m’endormis sans doute dans mon coin, car rien de plus n’est resté dans ma mémoire. Le second souvenir de ma vie date d’une journée pluvieuse ; je revois un coin désert du cimetière ; je suis debout sur un tas de terre visqueuse et glissante et je regarde un trou dans lequel on vient de descendre le cercueil de mon père ; l’eau a envahi le fond et des grenouilles y barbotent ; deux d’entre elles ont déjà sauté sur le couvercle jaune du cercueil. Je suis là avec grand’mère, le sergent de ville tout mouillé et deux hommes aux faces renfrognées, munis de pelles. Une pluie tiède et fine comme des perles nous asperge sans relâche. — Comblez la fosse, ordonne le représentant de l’autorité, et il s’en va. Grand’mère se met à pleurer, le visage enfoui sous un pan de son fichu. Les hommes se penchent et, à la hâte, jettent sur la boîte funèbre les mottes grasses qui tombent en faisant clapoter l’eau boueuse. Les grenouilles apeurées abandonnent alors le couvercle du cercueil et sautent pour s’enfuir entre les parois de la fosse ; mais les mottes de terre les font retomber. — Va-t’en d’ici, Alexis, m’ordonna grand’mère en me touchant l’épaule, mais je résistai à son injonction, car je ne voulais pas m’en aller. — Ah ! mon Dieu ! soupira-t-elle alors, se plaignant du ciel autant que de moi. Longtemps, elle resta là, immobile et silencieuse, la tête baissée. La fosse était comblée, et elle ne songeait toujours point à partir. On entendait sur le sol le bruit métallique des pelles ; le vent se leva, chassant les nuages, emmenant la pluie. Grand’mère alors sembla se réveiller, elle me prit par la main et me conduisit vers une église lointaine, dont le clocher dressait sa flèche au milieu d’une multitude de croix noires. — Pourquoi ne pleures-tu pas ? interrogea-t-elle, quand nous fûmes tous deux hors de l’enceinte. Tu devrais bien pleurer un peu. — Je n’en ai pas envie ! répondis-je. — Eh bien, si tu n’en as pas envie, ne pleure pas ! conclut-elle à mi-voix. Ces réflexions me semblaient bien étonnantes ; je pleurais rarement et seulement quand on m’humiliait ; jamais la souffrance ne m’avait arraché de sanglots ; mon père se moquait de mes larmes et ma mère, quand il m’arrivait d’en verser, me criait régulièrement : — Je te défends de pleurer ! Nous suivîmes en fiacre une rue large et très sale, bordée de maisons rouges, et je demandai à ma compagne : — Les grenouilles pourront-elles sortir ? — Non, elles ne pourront s’échapper maintenant. Que Dieu soit avec elles ! Ni mon père ni ma mère ne prononçaient si souvent et avec une telle confiance familière le nom de Dieu. * * * Peu de jours après ces événements, je me trouve en bateau, dans une petite cabine, avec ma mère et grand’maman ; mon frère nouveau-né Maxime était mort et on venait de le coucher sur une table dans uncoin, enveloppé d’un lange blanc bordé de rouge. Juché sur des malles et des paquets, par une sorte de fenêtre ronde et bombée comme l’œil d’une jument, je regarde le paysage : une eau trouble et écumeuse court sans cesse derrière la vitre mouillée. Parfois une vague se redresse qui vient lécher le hublot, et instinctivement je saute à terre. — N’aie pas peur, rassure grand’mère, et ses bras tendus me soulèvent sans effort et m’installent de nouveau sur les ballots. Une brume grise plane au-dessus de la rivière, tandis qu’au loin une bande de terre verte alternativement se montre et disparaît dans l’atmosphère brouillée. Tout tremble. Seule ma mère, debout, appuyée à la cloison et les mains croisées derrière la tête, garde une immobilité rigide. Son visage est sombre et impassible, comme un masque d’airain ; ses paupières sont closes. Elle ne parle pas. Elle m’apparaît toute changée, toute différente ; et la robe même qu’elle porte est nouvelle pour moi. Souvent grand’mère, à mi-voix, lui propose : — Varioucha, si tu mangeais un peu ? Rien qu’un petit morceau, veux-tu ? Elle ne répond ni ne bouge. En général grand’mère parle en chuchotant ; mais quand elle s’adresse à ma mère, elle élève un peu la voix ; cependant il y a dans ses inflexions quelque chose de timide et de prudent : il me semble qu’elle a peur de ma mère et ce sentiment, que je comprends fort bien, nous rapproche et nous unit. — Voilà Saratof, s’écrie tout à coup maman sur un ton dur et irrité. Où est le matelot ? Quelles paroles bizarres et nouvelles elle emploie maintenant : « Saratof, matelot » ! Un gros homme à cheveux gris et vêtu de bleu entra dans la cabine ; il apportait une petite caisse dont grand’mère le débarrassa et où elle étendit le corps de mon frère, puis elle se dirigea vers la porte, les bras tendus ; mais elle était trop grosse pour passer par l’étroite issue autrement qu’en travers et elle s’arrêta sur le seuil, embarrassée. — Ah ! maman ! s’écria ma mère en lui enlevant le cercueil. Là-dessus toutes deux disparurent et je restai dans la cabine à examiner l’homme en bleu. — Alors, il est parti, ton petit frère ! s’exclama-t-il en se penchant sur moi. — Qui es-tu ? répliquai-je. — Un matelot. — Et Saratof, qui est-ce ? — Une ville. Regarde par la fenêtre, tu la verras. Derrière la vitre, la terre semblait courir noire et déchiquetée ; de la fumée, du brouillard s’en exhalaient et cela faisait songer à un gros morceau de pain fraîchement coupé de la miche. — Où est-elle allée, grand’mère ? — Enterrer son petit-fils. — On l’enterrera dans la terre ? — Mais oui, bien sûr. Je racontai au matelot comment on avait enterré vivantes des grenouilles, lors des funérailles de mon père. Il me souleva dans ses bras, me serra contre sa poitrine et m’embrassa : — Ah ! mon petit, tu ne comprends pas encore ! Ce n’est pas des grenouilles qu’il faut avoir pitié ; tant pis pour elles ! C’est ta mère qu’il faut plaindre ; la pauvre femme est-elle assez malheureuse ! Au-dessus de nous, il y eut des grincements et des gémissements, mais je savais déjà que c’était la manœuvre du bateau qui provoquait ces bruits et je n’eus pas peur ; cependant le matelot me posa vivement sur le sol et sortit en disant : — Il faut que je me sauve ! Moi aussi, j’avais bien envie de m’en aller. Je franchis le seuil. Le couloir étroit et obscur était désert. Non loin de la porte, sur les marches de l’escalier, des barres de cuivre étincelaient. Levant les yeux, je vis des gens qui tenaient des besaces et des paquets. Tout le monde quittait le bateau, c’était évident : je devais donc débarquer moi aussi. Mais lorsque j’arrivai à la passerelle avec la foule des voyageurs, tous se mirent à crier : — Qui es-tu ? D’où sors-tu ? — Je ne sais pas. On me poussa, on me secoua, on me fouilla. Enfin le matelot aux cheveux gris arriva, s’empara de moi et expliqua : — C’est un gamin d’Astrakhan… un passager des cabines… Il me ramena en courant dans la pièce que je venais de quitter, me posa sur nos colis et s’en alla non sans m’avoir menacé du doigt : — Ne bouge pas ! Sinon… Au-dessus de ma tête, le bruit peu à peu diminuait ; le bateau ne vacillait plus, l’eau redevenait calme. La fenêtre me semblait obstruée par une sorte de muraille humide ; il faisait sombre, l’air était étouffant ; les bagages qui encombraient la pièce me gênaient ; tout allait de travers. Une grande angoisse me saisit : peut-être allait-on me laisser seul à jamais sur un bateau vide ? Je m’approchai de la porte, mais j’ignorais l’art de l’ouvrir et il m’était impossible d’en forcer la serrure. Prenant une bouteille pleine de lait je frappai la poignée de toutes mes forces : le flacon se brisa et le lait, coulant dans mes souliers, m’inonda les pieds. Chagriné par cet échec, je me couchai sur nos paquets, pleurant silencieusement, et je m’endormis dans les larmes. Lorsque je me réveillai, le bateau ronflait et tremblait de nouveau ; la fenêtre de la cabine flambait comme le soleil. Assise près de moi, grand’mère se coiffait, fronçant le sourcil, chuchotant je ne sais quoi. Elle avait une masse de cheveux d’un noir bleuâtre qui couvraient d’une toison épaisse ses épaules, sa poitrine, ses genoux et venaient tomber jusqu’à terre. Une de ses mains les soulevait et les étendait tandis que l’autre, armée d’un peigne de bois aux dents rares, mettait à grand’peine de l’ordre dans les grosses mèches indisciplinées. Ses lèvres grimaçaient ; ses yeux noirs irrités étincelaient et son visage tout entier, sous cette masse de cheveux, présentait un aspect minuscule et risible. Elle avait un air méchant que je ne lui connaissais pas encore ; mais quand je lui eus demandé pourquoi elle avait de si longs cheveux, elle me répondit de sa voix tendre et douce de tous les jours : — C’est pour me punir sans doute que Dieu me les a donnés ; comment se coiffer avec une telle crinière ! Quand j’étais jeune, j’en étais fière ; dans ma vieillesse, je la maudis. Et toi, mon petit, tu ferais mieux de dormir ! le soleil vient à peine de se montrer et tu as besoin de repos. — Je n’ai plus sommeil ! — Eh bien, soit, ne dors plus ! acquiesça-t-elle sans discuter davantage, et tout en continuant à natter ses cheveux, elle jeta un coup d’œil sur la couchette où ma mère était allongée, raide comme une corde tendue. Comment astu donc fait hier pour casser la bouteille ? Raconte-moi cela tout bas ! Elle parlait en chantonnant d’une façon particulière, et les mots qu’elle prononçait se gravaient facilement dans ma mémoire ; ils étaient pareils à des fleurs, brillantes, amicales et riches de sève généreuse. Quand grand’mère souriait, ses prunelles larges comme des cerises se dilataient, s’enflammaient ; une lueur indiciblement agréable émanait de son regard ; son sourire découvrait des dents blanches et solides ; et quoique la peau noirâtre des joues fût plissée en une multitude de rides, le visage semblait quand même jeune et rayonnant. Il était pourtant gâté par ce nez bourgeonnant aux narines gonflées et à l’extrémité écarlate. Grand’mère aimait un peu trop la boisson et plongeait souvent ses doigts dans une tabatière noire incrustée d’argent. Sa personne tout entière était sombre, mais comme éclairée du dedans ; et à travers ses yeux, son être intérieur brillait d’une lumière chaude, joyeuse et jamais éteinte. Elle était voûtée, presque bossue, très corpulente et cependant se mouvait avec aisance et légèreté, comme une grosse chatte dont elle avait la souplesse caressante et féline. Avant sa venue, j’avais, pour ainsi dire, sommeillé, noyé dans je ne sais quelle pénombre ; mais elle avait paru, m’avait réveillé et conduit à la lumière ; sa présence avait lié tout ce qui m’entourait d’un fil continu ; elle avait tendu entre l’ambiance et mon âme une passerelle de lumière, et du coup elle était devenue à jamais l’amie la plus proche de mon cœur, l’être le plus compréhensible et le plus cher. Ce fut son amour désintéressé de l’univers qui m’enrichit et m’imprégna de cette force invincible dont j’eus tant besoin pour passer les heures difficiles. * ** Il y a quarante ans, les bateaux n’allaient pas vite ; et il nous fallut beaucoup de temps pour arriver à Nijni-Novgorod ; j’ai gardé une impression fort nette de ces premiers jours où je me saturai, si je puis dire, de beauté. Le temps restait pur, et du matin au soir nous demeurions grand’mère et moi sur le pont, à regarder, sous le ciel serein, les rives du Volga s’enfuir dorées par l’automne et brodées de soie. Sans hâte, le bateau roux clair, remorquant une barque au bout d’un long câble, bat l’eau grise et bleue ; bruyant et paresseux, il remonte lentement le courant. La barque, elle, est grise aussi et ressemble vaguement à un cloporte. Le soleil, sans qu’on se rende compte de sa marche, vogue audessus du fleuve. Chaque heure voit le décor se transformer ainsi que dans les contes de fées ; les vertes montagnes sont pareilles à des plis somptueux ornant le riche vêtement de la terre ; sur les rivages, des villes et des villages apparaissent prestigieux ; une feuille d’automne dorée nage sur les eaux. — Regarde comme tout cela est beau ! s’écrie à chaque instant grand’mère, en m’entraînant d’un bord du bateau à l’autre ; et ce disant, ses yeux dilatés rayonnent de bonheur. Souvent, quand elle contemple ainsi le paysage, il lui arrive de m’oublier totalement : debout, les mains jointes sur la poitrine, elle sourit, silencieuse et les larmes aux yeux, jusqu’à l’instant où je la tire par sa jupe noire garnie de percale à fleurs. — Hein ? s’exclame-t-elle, surprise. Il me semble que je me suis endormie et que j’ai rêvé. — Pourquoi pleures-tu ? — C’est de joie, mon petit, et aussi de vieillesse, explique-t-elle en souriant. Je suis déjà une vieille, mes années, mes printemps ont dépassé la sixième dizaine. Et, humant une prise, elle se met à me narrer des histoires fantastiques de bons brigands, de saints, d’animaux et de forces mauvaises. Quand elle raconte, elle se penche vers moi d’un air mystérieux, ses pupilles dilatées se fixent sur mes yeux comme pour verser dans mon cœur une force qui doit me soulever. Elle parle à mi-voix comme si elle chantait et ses phrases, au fur et à mesure que s’allonge le récit, prennent une allure de plus en plus cadencée. C’est exquis de l’écouter, et je réclame : — Encore, grand’mère ! encore ! — «… Il était aussi une fois un vieux petit lutin, assis près du poêle ; comme il s’était fait mal à la patte avec du vermicelle il se dandinait en gémissant : « Oh ! que j’ai mal, petites souris, oh ! je ne puis supporter cette douleur, petits rats ! » Et, prenant sa jambe dans ses mains, elle la soulevait et la berçait, accompagnant ce geste d’une grimace divertissante, mimant son récit comme si elle eût souffert elle-même réellement. Des matelots barbus, de braves gens, nous entourent, écoutent, rient, font des compliments à la narratrice et eux aussi demandent : — Voyons, grand’mère, raconte-nous encore quelque chose. Ensuite ils proposent : — Viens donc souper avec nous ! Au cours du repas, ils lui offrent de l’eau-de-vie et à moi des melons et des pastèques ; mais tout cela se fait en cachette, car il y a sur le bateau un homme qui défend de manger des fruits (à cause des épidémies), et qui, dès qu’il en aperçoit, vous les enlève pour les jeter à l’eau. Il est habillé à peu près comme un soldat de police, il est toujours ivre et les gens se cachent dès qu’ils le voient approcher. Ma mère ne monte que rarement sur le pont ; elle ne vient pas vers nous, et garde toujours le même silence obstiné. Son grand corps bien proportionné, son visage d’airain, la lourde couronne de ses cheveux blonds nattés, sa silhouette vigoureuse et ferme, je crois voir encore tout cela derrière un brouillard ou un nuage transparent qui rend lointains et froids les yeux gris au regard droit, aussi grands que ceux de mon aïeule. Une fois, elle fit remarquer d’un ton sévère : — Les gens se moquent de vous, maman ! — Que Dieu soit avec eux ! répliqua grand’mère avec insouciance, et grand bien leur fasse ; qu’ils rient si cela leur fait plaisir ! Je me rappelle la joie enfantine de la chère aïeule en revoyant Nijni-Novgorod. Me tirant par la main, elle me poussa vers le bord et s’exclama : — Regarde, comme c’est beau, regarde ! La voilà, notre belle ville ! La voilà, la ville de Dieu ! Regarde, que d’églises ! On dirait qu’elles volent vers le ciel ! Elle pleurait presque en disant à ma mère : — Regarde, Varioucha, n’est-ce pas que c’est beau ? Tu l’avais oubliée sans doute, ta ville ! Admire et réjouis-toi ! Ma mère eut un petit sourire sombre. Lorsque le bateau s’arrêta en face de la belle cité, au milieu du fleuve tout encombré d’embarcations, hérissé de mâts pointus, une grande barque pleine de gens nous accosta ; on leur tendit une échelle et, l’un après l’autre, les occupants du canot grimpèrent sur le pont. Le premier que j’aperçus fut un petit vieillard sec et vif qui se distinguait par son long vêtement noir, sa barbiche roussâtre et comme dorée, dominée par un nez aquilin au-dessus duquel luisaient deux petits yeux verts. — Papa ! s’exclama ma mère, d’une voix à la fois sourde et forte, et elle se précipita vers lui ; il lui prit la tête et lui caressa les joues de ses petites mains rouges, puis se mit à crier et à glapir : — Eh bien ! Ah ! Ah ! nous voilà ! Grand’mère embrassait et étreignait tout le monde à la fois, semblait-il ; elle tournait comme une toupie ; elle me poussa vers des gens inconnus, en m’expliquant très vite : — Allons, dépêche-toi ! Voilà l’oncle Mikhaïl, c’est Jacob… La tante Nathalia ; tes cousins, ils s’appellent Sachka et Sacha, leur sœur Catherine ; tout cela, c’est notre famille, nous sommes nombreux, n’est-ce pas ? Le grand-père lui demanda : — Et tu es en bonne santé, mère ? Ils s’embrassèrent à trois reprises. Puis le grand-père, me tirant d’un groupe compact, me demanda, la main posée sur la tête : — Qui es-tu ? — Un petit d’Astrakhan… un passager des cabines… — Que raconte-t-il ? s’étonna l’aïeul en s’adressant à ma mère et, sans attendre la réponse, il s’écarta de moi en remarquant : — Il a les pommettes de son père… Descendons dans le canot. Nous débarquâmes, et, en groupe, par une route pavée de gros cailloux entre deux talus recouverts d’une herbe flétrie et piétinée, nous nous dirigeâmes vers la montagne. Grand-père et maman nous devançaient tous. De taille beaucoup plus petite que la sienne, il allait à petits pas rapides ; ma mère, elle, le regardait de haut en bas et semblait flotter en l’air. Venaient ensuite les deux oncles : Mikhaïl, sec comme son père, les cheveux lisses et noirs, et Jacob, blond et rayonnant ; de grosses femmes en robes de couleurs criardes et cinq ou six enfants, tous plus âgés que moi et tous tranquilles, les suivaient. Je fermais la marche entre grand’mère et la petite tante Nathalie. Celle-ci, qui était pâle et avait des yeux bleus et un ventre énorme, s’arrêtait à chaque instant ; haletante, elle murmurait : — Ah ! je n’en puis plus ! — Pourquoi t’ont-ils dérangée ? grommelait grand’mère avec irritation. Quelle race de nigauds ! Les grandes personnes ni les enfants ne me plaisaient ; je me sentais un étranger parmi eux ; et dans ce nouveau milieu, grand’mère elle-même s’était comme effacée et éloignée de moi. Mon aïeul surtout me déplaisait ; du premier coup, je sentis en lui un ennemi, et une curiosité inquiète à son égard naquit en moi de cette réception. Nous arrivâmes en haut de la montée. À l’entrée de la grand’rue, et appuyée au talus de droite, se trouvait une maison à un étage, trapue et peinte en rose sale, dont les fenêtres bombées s’ouvraient sous un toit surbaissé. De la rue elle me parut grande ; et pourtant à l’intérieur, dans les petites chambres presque obscures, on était à l’étroit. De même que sur le bateau, c’était plein de gens irrités qui s’agitaient ; des petits enfants s’ébattaient comme une bande de moineaux pillards, et il stagnait partout une odeur inconnue qui vous saisissait à la gorge. Nous pénétrâmes dans une cour déplaisante, elle aussi, entièrement encombrée de grands morceaux d’étoffe mouillée et de cuves pleines d’une eau colorée et épaisse où trempaient des chiffons. Dans un coin, sous un petit appentis délabré, des bûches flambaient dans un fourneau sur lequel des choses mystérieuses cuisaient et bouillonnaient, tandis qu’un homme invisible prononçait à haute voix des paroles étranges : — Du santal… de la fuchsine… du vitriol. [...]



Merci d'avoir consulté Ma vie d'enfant — Extrait de Maxime GORKI (1868-1936)

Ma vie d'enfant — Extrait est un extrait du livre "Ma vie d'enfant (1914)" - CLE