Je contemple souvent le ciel de ma mémoire
Marcel PROUST (1871-1922)

Le temps efface tout comme effacent les vagues 
Les travaux des enfants sur le sable aplani 
Nous oublierons ces mots si précis et si vagues 
Derrière qui chacun nous sentions l'infini.

Le temps efface tout il n'éteint pas les yeux
Qu'ils soient d'opale ou d'étoile ou d'eau claire 
Beaux comme dans le ciel ou chez un lapidaire 
Ils brûleront pour nous d'un feu triste ou joyeux.

Les uns joyaux volés de leur écrin vivant
Jetteront dans mon cœur leurs durs reflets de pierre 
Comme au jour où sertis, scellés dans la paupière 
Ils luisaient d'un éclat précieux et décevant.

D'autres doux feux ravis encor par Prométhée 
Étincelle d'amour qui brillait dans leurs yeux 
Pour notre cher tourment nous l'avons emportée 
Clartés trop pures ou bijoux trop précieux.

Constellez à jamais le ciel de ma mémoire 
Inextinguibles yeux de celles que j'aimai 
Rêvez comme des morts, luisez comme des gloires 
Mon cœur sera brillant comme une nuit de Mai.

L'oubli comme une brume efface les visages
Les gestes adorés au divin autrefois,
Par qui nous fûmes fous, par qui nous fûmes sages
Charmes d'égarement et symboles de foi.

Le temps efface tout l'intimité des soirs 
Mes deux mains dans son cou vierge comme la neige 
Ses regards caressants mes nerfs comme un arpège 
Le printemps secouant sur nous ses encensoirs.

D'autres, les yeux pourtant d'une joyeuse femme,
Ainsi que des chagrins étaient vastes et noirs
Épouvante des nuits et mystère des soirs
Entre ces cils charmants tenait toute son âme
Et son cœur était vain comme un regard joyeux. 

D'autres comme la mer si changeante et si douce 
Nous égaraient vers l'âme enfouie en ses yeux 
Comme en ces soirs marins où l'inconnu nous pousse.

Mer des yeux sur tes eaux claires nous naviguâmes 
Le désir gonflait nos voiles si rapiécées 
Nous partions oublieux des tempêtes passées 
Sur les regards à la découverte des âmes.

Tant de regards divers, les âmes si pareilles
Vieux prisonniers des yeux nous sommes bien déçus
Nous aurions dû rester à dormir sous la treille
Mais vous seriez parti même eussiez-vous tout su

Pour avoir dans le cœur ces yeux pleins de promesses
Comme une mer le soir rêveuse de soleil
Vous avez accompli d'inutiles prouesses
Pour atteindre au pays de rêve qui, vermeil,

Se lamentait d'extase au-delà des eaux vraies 
Sous l'arche sainte d'un nuage cru prophète 
Mais il est doux d'avoir pour un rêve ces plaies 
Et votre souvenir brille comme une fête. 



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