Dans la rue
Jules LAFORGUE (1860-1887)

C'est le trottoir avec ses arbres rabougris.
Des mâles égrillards, des femelles enceintes, 
Un orgue inconsolable ululant ses complaintes, 
Les fiacres, les journaux, la réclame et les cris.

Et devant les cafés où des hommes flétris
D'un oeil vide et muet contemplaient leurs absinthes 
Le troupeau des catins défile lèvres peintes 
Tarifant leurs appas de macabres houris.

Et la Terre toujours s'enfonce aux steppes vastes,
Toujours, et dans mille ans Paris ne sera plus 
Qu'un désert où viendront des troupeaux inconnus.

Pourtant vous rêverez toujours, étoiles chastes,
Et toi tu seras loin alors, terrestre îlot
Toujours roulant, toujours poussant ton vieux sanglot.



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