Je ne vois personne aujourd’hui...
Discours de la servitude volontaire (1576)
Etienne de LA BOETIE (1530-1563)

"Je ne vois personne aujourd’hui qui, entendant parler de Néron, ne tremble au seul nom de ce vilain monstre, de cette sale peste du monde. Il faut pourtant dire qu’après la mort, aussi dégoûtante que sa vie, de ce bouteleu, de ce bourreau, de cette bête sauvage, ce fameux peuple romain en éprouva tant de déplaisir, se rappelant ses jeux et ses festins, qu’il fut sur le point d’en porter le deuil. C’est du moins ce qu’en écrit Tacite, excellent auteur, historien des plus fiables. Et l’on ne trouvera pas cela étrange si l’on considère ce que ce même peuple avait déjà fait à la mort de Jules César, qui avait donné congé aux lois et à la liberté romaine. On louait surtout, ce me semble, dans ce personnage, son « humanité » ; or, elle fut plus funeste à son pays que la plus grande cruauté du plus sauvage tyran qui ait jamais vécu, car à la vérité ce fut cette venimeuse douceur qui emmiella pour le peuple romain le breuvage de la servitude. Après sa mort ce peuple-là, qui avait encore à la bouche le goût de ses banquets et à l’esprit la mémoire de ses prodigalités, amoncela les bancs de la place publique pour lui en faire un grand bûcher d’honneur ; puis il lui éleva une colonne comme au Père du peuple (le chapiteau portait cette inscription) ; enfin il fit plus d’honneurs à ce mort qu’il n’aurait dû en faire à un vivant, et d’abord à ceux qui l’avaient tué. Les empereurs romains n’oubliaient surtout pas de prendre le titre de Tribun du peuple, parce que cet office était tenu pour saint et sacré ; établi pour la défense et la protection du peuple, il jouissait d’une haute faveur dans l’État. Ils s’assuraient par ce moyen que le peuple se fierait mieux à eux, comme s’il lui suffisait d’entendre ce nom, sans avoir besoin d’en sentir les effets. Mais ils ne font guère mieux ceux d’aujourd’hui qui, avant de commettre leurs crimes les plus graves, les font toujours précéder de quelques jolis discours sur le bien public et le soulagement des malheureux. On connaît la formule dont ils font si finement usage ; mais peut-on parler de finesse là où il y a tant d’impudence ?"



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Je ne vois personne aujourd’hui... est un extrait du livre "Discours de la servitude volontaire (1576)" - CLE