La Béatrice
Les fleurs du mal (1861)
Charles BAUDELAIRE (1821-1867)

    Dans des terrains cendreux, calcinés, sans verdure, 
    Comme je me plaignais un jour à la nature, 
    Et que de ma pensée, en vaguant au hasard, 
    J'aiguisais lentement sur mon cœur le poignard, 
    Je vis en plein midi descendre sur ma tête 
    Un nuage funèbre et gros d'une tempête, 
    Qui portait un troupeau de démons vicieux, 
    Semblables à des nains cruels et curieux. 
    À me considérer froidement ils se mirent, 
    Et, comme des passants sur un fou qu'ils admirent, 
    Je les entendis rire et chuchoter entre eux, 
    En échangeant maint signe et maint clignement d'yeux : 
    
    - " Contemplons à loisir cette caricature 
    Et cette ombre d'Hamlet imitant sa posture, 
    Le regard indécis et les cheveux au vent. 
    N'est-ce pas grand'pitié de voir ce bon vivant, 
    Ce gueux, cet histrion en vacances, ce drôle, 
    Parce qu'il sait jouer artistement son rôle, 
    Vouloir intéresser au chant de ses douleurs 
    Les aigles, les grillons, les ruisseaux et les fleurs, 
    Et même à nous, auteurs de ces vieilles rubriques, 
    Réciter en hurlant ses tirades publiques ? " 
    
    J'aurais pu (mon orgueil aussi haut que les monts 
    Domine la nuée et le cri des démons) 
    Détourner simplement ma tête souveraine, 
    Si je n'eusse pas vu parmi leur troupe obscène, 
    Crime qui n'a pas fait chanceler le soleil ! 
    La reine de mon cœur au regard nonpareil, 
    Qui riait avec eux de ma sombre détresse 
    Et leur versait parfois quelque sale caresse. 



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La Béatrice est un extrait du livre "Les fleurs du mal (1861)" - CLE