Une martyre
Les fleurs du mal (1861)
Charles BAUDELAIRE (1821-1867)

    Dessin d'un maître inconnu 
    
    Au milieu des flacons, des étoffes lamées 
    Et des meubles voluptueux, 
    Des marbres, des tableaux, des robes parfumées 
    Qui traînent à plis somptueux, 
    
    Dans une chambre tiède où, comme en une serre, 
    L'air est dangereux et fatal, 
    Où des bouquets mourants dans leurs cercueils de verre 
    Exhalent leur soupir final, 
    
    Un cadavre sans tête épanche, comme un fleuve, 
    Sur l'oreiller désaltéré 
    Un sang rouge et vivant, dont la toile s'abreuve 
    Avec l'avidité d'un pré. 
    
    Semblable aux visions pâles qu'enfante l'ombre 
    Et qui nous enchaînent les yeux, 
    La tête, avec l'amas de sa crinière sombre 
    Et de ses bijoux précieux, 
    
    Sur la table de nuit, comme une renoncule, 
    Repose ; et, vide de pensers, 
    Un regard vague et blanc comme le crépuscule 
    S'échappe des yeux révulsés. 
    
    Sur le lit, le tronc nu sans scrupules étale 
    Dans le plus complet abandon 
    La secrète splendeur et la beauté fatale 
    Dont la nature lui fit don ; 
    
    Un bas rosâtre, orné de coins d'or, à la jambe, 
    Comme un souvenir est resté ; 
    La jarretière, ainsi qu'un œil secret qui flambe, 
    Darde un regard diamanté. 
    
    Le singulier aspect de cette solitude 
    Et d'un grand portrait langoureux, 
    Aux yeux provocateurs comme son attitude, 
    Révèle un amour ténébreux, 
    
    Une coupable joie et des fêtes étranges 
    Pleines de baisers infernaux, 
    Dont se réjouissait l'essaim des mauvais anges 
    Nageant dans les plis des rideaux ; 
    
    Et cependant, à voir la maigreur élégante 
    De l'épaule au contour heurté, 
    La hanche un peu pointue et la taille fringante 
    Ainsi qu'un reptile irrité, 
    
    Elle est bien jeune encore ! - son âme exaspérée 
    Et ses sens par l'ennui mordus 
    S'étaient-ils entr'ouverts à la meute altérée 
    Des désirs errants et perdus ? 
    
    L'homme vindicatif que tu n'as pu, vivante, 
    Malgré tant d'amour, assouvir, 
    Combla-t-il sur ta chair inerte et complaisante 
    L'immensité de son désir ? 
    
    Réponds, cadavre impur ! Et par tes tresses roides 
    Te soulevant d'un bras fiévreux, 
    Dis-moi, tête effrayante, a-t-il sur tes dents froides 
    Collé les suprêmes adieux ? 
    
    - Loin du monde railleur, loin de la foule impure, 
    Loin des magistrats curieux, 
    Dors en paix, dors en paix, étrange créature, 
    Dans ton tombeau mystérieux ; 
    
    Ton époux court le monde, et ta forme immortelle 
    Veille près de lui quand il dort ; 
    Autant que toi sans doute il te sera fidèle, 
    Et constant jusques à la mort.



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Une martyre est un extrait du livre "Les fleurs du mal (1861)" - CLE