L'horloge
Les fleurs du mal (1861)
Charles BAUDELAIRE (1821-1867)

    Horloge ! Dieu sinistre, effrayant, impassible, 
    Dont le doigt nous menace et nous dit : " Souviens-toi ! 
    Les vibrantes douleurs dans ton cœur plein d'effroi 
    Se planteront bientôt comme dans une cible ; 
    
    Le Plaisir vaporeux fuira vers l'horizon 
    Ainsi qu'une sylphide au fond de la coulisse ; 
    Chaque instant te dévore un morceau du délice 
    À chaque homme accordé pour toute sa saison. 
    
    Trois mille six cents fois par heure, la Seconde 
    Chuchote : Souviens-toi ! - Rapide, avec sa voix 
    D'insecte, maintenant dit : je suis Autrefois, 
    Et j'ai pompé ta vie avec ma trompe immonde ! 
    
    Remember ! Souviens-toi ! Prodigue ! Esto memor ! 
    (Mon gosier de métal parle toutes les langues.) 
    Les minutes, mortel folâtre, sont des gangues 
    Qu'il ne faut pas lâcher sans en extraire l'or ! 
    
    Souviens-toi que le Temps est un joueur avide 
    Qui gagne sans tricher, à tout coup ! C'est la loi. 
    Le jour décroît ; la nuit augmente ; Souviens-toi ! 
    Le gouffre a toujours soif ; la clepsydre se vide. 
    
    Tantôt sonnera l'heure où le divin Hasard, 
    Où l'auguste Vertu, ton épouse encor vierge, 
    Où le Repentir même (oh ! La dernière auberge !), 
    Où tout te dira : Meurs, vieux lâche ! Il est trop tard ! "



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L'horloge est un extrait du livre "Les fleurs du mal (1861)" - CLE