Chanson d'après-midi
Les fleurs du mal (1861)
Charles BAUDELAIRE (1821-1867)

    Quoique tes sourcils méchants 
    Te donnent un air étrange 
    Qui n'est pas celui d'un ange, 
    Sorcière aux yeux alléchants, 
    
    Je t'adore, ô ma frivole, 
    Ma terrible passion ! 
    Avec la dévotion 
    Du prêtre pour son idole. 
    
    Le désert et la forêt 
    Embaument tes tresses rudes, 
    Ta tête a les attitudes 
    De l'énigme et du secret. 
    
    Sur ta chair le parfum rôde 
    Comme autour d'un encensoir ; 
    Tu charmes comme le soir, 
    Nymphe ténébreuse et chaude. 
    
    Ah ! Les philtres les plus forts 
    Ne valent pas ta paresse, 
    Et tu connais la caresse 
    Qui fait revivre les morts ! 
    
    Tes hanches sont amoureuses 
    De ton dos et de tes seins, 
    Et tu ravis les coussins 
    Par tes poses langoureuses. 
    
    Quelquefois, pour apaiser 
    Ta rage mystérieuse, 
    Tu prodigues, sérieuse, 
    La morsure et le baiser ; 
    
    Tu me déchires, ma brune, 
    Avec un rire moqueur, 
    Et puis tu mets sur mon cœur 
    Ton œil doux comme la lune. 
    
    Sous tes souliers de satin, 
    Sous tes charmants pieds de soie, 
    Moi, je mets ma grande joie, 
    Mon génie et mon destin, 
    
    Mon âme par toi guérie, 
    Par toi, lumière et couleur ! 
    Explosion de chaleur 
    Dans ma noire Sibérie !



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Chanson d'après-midi est un extrait du livre "Les fleurs du mal (1861)" - CLE