L’origine du Poète
Auguste LACAUSSADE (1815-1897)

Quand il eut mérité le châtiment de vivre
Sur cette terre, Esprit de son monde exilé,
Des temps futurs s’ouvrit à ses regards le livre :
Il put lire son sort dans l’avenir scellé.

Ce qu’un jour il sera devant lui se déroule,
De ses maux évoqués morne procession.
De revers en revers, flot après flot s’écoule
Sa lamentable vie, — amère vision !

Ce fut là sa douleur première, l’agonie
D’un Esprit que sa faute ici-bas va bannir.
De ses bonheurs passés il doit, âme punie,
Espérance et remords, garder le souvenir.

Homme, dans les labeurs de l’humaine misère,
Gravissant les degrés par l’ange descendus,
Un jour il reverra, montant de sphère en sphère,
Rachetés par ses pleurs, les cieux qu’il a perdus.

Or voici qu’un Esprit, une âme fraternelle,
L’ami, son compagnon dans la sainte Cité,
Lui révèle en ces mots la sentence éternelle,
L’irrévocable arrêt que le maître a porté :

« Frère, entre nous ta chute, hélas ! ouvre un abîme
Que l’expiation seule un jour peut fermer.
La Justice suprême en châtiant le crime
Attend le repentir qui doit la désarmer.

« Entre ton juge et toi ta faute est un mystère
Interdit aux regards même de l’amitié ;
Mais dans l’ange tombé je vois toujours le frère,
Et l’éternel permet l’éternelle pitié !

« Esprit, tu dois subir une prison charnelle,
Te revêtir d’un corps à mourir condamné ;
Tu naîtras de la femme, et, t’absorbant en elle,
Un jour tu comprendras le malheur d’être né.

« L’exil sera ta vie et ton séjour la terre.
Traînant partout le deuil de ton climat natal,
En tous lieux étranger, en tous lieux solitaire,
Tu connaîtras l’amer tourment de l’idéal.

« Tu garderas tes dons ! ta puissance secrète
Sans cesse autour de toi fera l’isolement :
Poète parmi nous, tu resteras poète
Chez l’homme, et ce sera ton plus dur châtiment.

« Cependant du Très-Haut la clémence infinie
Me laisse à ton malheur pour guide et pour soutien.
Invisible et présent, âme à ton âme unie,
Pars, je reste ton frère et ton ange gardien.

« Mais en quittant le ciel pour ta longue souffrance,
De notre azur natal qu’un jour tu dois revoir,
Avec le souvenir, emporte l’espérance :
Dieu sait tout pardonner, tout hors le désespoir. »

Il dit ; et l’exilé sent dans le vide immense
S’évanouir son âme et s’éteindre les cieux :
L’ange en lui disparaît et l’homme en lui commence,
L’homme, — le monstre-énigme à soi-même odieux.



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